
Pillage méthodiquement orchestré, réseaux de rétrocommissions dissimulés sous le couvert d’« annotations financières » et collusions systématiques avec les intérêts de multinationales étrangères : derrière le masque lissé d’un « technocrate de rupture », le ministre des Finances et du Budget, Hervé Ndoba, a transformé l’appareil financier de la République centrafricaine en un instrument de captation privée au détriment direct du Trésor public.
Lorsqu’il accède à la tête du ministère en juin 2021, Hervé Ndoba présentait pourtant le profil idoine pour rassurer la communauté internationale et stabiliser une économie éprouvée. Fort d’un parcours au sein de cabinets d’audit internationaux et rompu aux exigences de la finance d’entreprise à Abidjan, cet ingénieur financier était censé incarner l’orthodoxie budgétaire, restaurer la signature de l’État auprès des bailleurs de fonds et engager les réformes structurelles indispensables à l’élargissement d’une assiette fiscale exsangue.
Cinq ans plus tard, le vernis technocratique s’est intégralement effrité, laissant apparaître les rouages d’un système où la gestion des deniers publics obéit à la logique de la rente plutôt qu’à celle de l’intérêt général. Loin d’avoir assaini les comptes de la Nation ou rationalisé la dépense, le passage d’Hervé Ndoba aux Finances se caractérise par une dérive institutionnalisée : opacité des arbitrages budgétaires, passivité calculée face aux dettes fiscales de grands groupes pétroliers ou miniers, et recours systématique à des circuits décisionnels parallèles.
Au moment où la République centrafricaine tente d’amorcer une trajectoire de souveraineté économique et de relance durable, le fonctionnement du ministère des Finances soumet l’économie nationale à une double contrainte : d’un côté, la fuite de capitaux cruciaux pour le financement des infrastructures de base ; de l’autre, une perte de crédibilité majeure face aux partenaires techniques et financiers. L’autopsie de cette gouvernance financière met en lumière un bilan d’autant plus lourd qu’il hypothèque directement les efforts d’émergence portés au sommet de l’État.
I. L’AFFAIRE BLOOMFIELD : UNE NOTATION FINANCIÈRE À 700 MILLIONS SANS RETOMBÉES
Le dossier ne met pas en cause le principe même de la notation financière, mais interroge directement les conditions dans lesquelles une telle opération a été menée en République centrafricaine.
La notation financière est, en théorie, un mécanisme clé pour évaluer la capacité d’un État à honorer ses engagements. Elle constitue un levier stratégique pour renforcer la crédibilité d’un pays auprès des investisseurs et faciliter son accès aux marchés internationaux des capitaux. C’est dans cette optique qu’a été sollicité Stanislas Zézé, économiste ivoirien et fondateur de Bloomfield Investment Corporation. Fondée en 2007 à Abidjan, cette structure s’impose comme la première agence de notation financière d’Afrique francophone et accompagne les États et institutions dans l’évaluation de leur solvabilité.
Cependant, l’opération menée pour le compte de la République centrafricaine a coûté plus de 700 millions de FCFA au Trésor public. Plusieurs années plus tard, les résultats concrets de cette mission suscitent un profond scepticisme. Quelles sont les retombées réelles de cet investissement ? A-t-il permis au pays d’obtenir de meilleures conditions de financement ou d’attirer de nouveaux capitaux ? Les faits peinent à le démontrer.
Au-delà de l’absence d’impact mesurable, la régularité même de la procédure pose question : le cabinet mandaté ne disposait pas des autorisations ou agréments légalement requis pour exercer cette activité sur le territoire centrafricain. À cela s’ajoutent des soupçons persistants de rétrocommissions et de connivence entre certains responsables publics et les prestataires impliqués. Faute de résultats tangibles, cette dépense colossale alimente une vive controverse sur la transparence et la gouvernance des deniers publics.
II. PÉTROLE ET MINES : L’OMBRE DES MULTINATIONALES ET DES CONFLITS D’INTÉRÊTS
Les mécanismes à l’œuvre dans le secteur des multinationales révèlent une imbrication troublante entre intérêts publics et privés, au détriment des finances de l’État.
Le dossier TAMOIL et le passif de TotalEnergies
Le départ de la multinationale TotalEnergies du marché centrafricain s’est effectué alors que l’entreprise accumulait un passif fiscal substantiel. Contre toute attente, aucune disposition légale n’a été prise par le ministère des Finances pour recouvrir ces créances avant le retrait du groupe. Leurs actifs ont été promptement repris par TAMOIL (TransAfrica Market Oil), sans la moindre réserve formelle de la part des autorités.
Selon plusieurs éléments d’information, le ministre des Finances, Hervé Ndoba, détiendrait une participation indirecte de 20 % dans le capital de TAMOIL, portée par un proche, Cyrille Damango, via le consortium acquéreur. Cette proximité d’intérêts expliquerait le traitement de faveur accordé à la société.
La solidité financière de TAMOIL lors de son implantation soulève d’ailleurs de lourdes interrogations :
- Un capital dérisoire : L’entreprise a été constituée avec un capital social de seulement 1 000 euros, un montant manifestement disproportionné au regard d’un marché national consommant plusieurs centaines de millions de litres de carburant par an.
- Des flux financiers opaques : TAMOIL a commercialisé des produits pétroliers obtenus à crédit auprès d’un fournisseur sous-régional, avant de rapatrier ses bénéfices et une partie de son capital vers l’Europe, tout en consacrant le reste au règlement du passif hérité de TotalEnergies.
- Un litige non arbitré : Dans le cadre d’un différend commercial l’opposant à son fournisseur Neptune Oil, envers lequel elle accumule environ 2,5 milliards de FCFA d’impayés, le ministère des Finances a systématiquement refusé d’intervenir ou d’initier un arbitrage, laissant la situation s’envenimer.
Inertie dans le secteur minier
Cette passivité coupable se retrouve dans le secteur extractif. Malgré la reprise des cours, la levée progressive des restrictions et l’arrivée de nouveaux opérateurs, notamment chinois, cette dynamique ne se traduit pas par une hausse significative des recettes fiscales de l’État. L’absence de réformes structurelles pour renforcer le recouvrement d’impôts maintient le Trésor public à un niveau de rentabilité anormalement bas.
Une dérive mafieuse au sommet de l’appareil financier
L’accumulation de ces méthodes dresse le portrait d’une gestion dont la logique s’apparente davantage à celle d’un réseau mafieux qu’à celle d’une administration publique. Tous les leviers du ministère ont été progressivement verrouillés pour bloquer les mécanismes de contrôle indépendants :
- L’asphyxie préméditée des recettes intérieures : En maintenant sciemment la Direction générale des impôts et des domaines (DGID) dans une précarité numérique et administrative, le système s’assure qu’aucun suivi rigoureux de la TVA ni de l’impôt sur les sociétés ne puisse être opéré. L’opacité profite toujours à ceux qui gèrent les exceptions.
- Le siphon des ressources extractives : Alors même que les productions d’or et de diamant repartent à la hausse et que l’embargo du Processus de Kimberley a été levé, le Trésor public ne perçoit que des miettes (à peine quelques centaines de millions de FCFA). Le gel des participations de l’État dans les projets miniers et la suspension de la Centrafrique par l’ITIE en fin d’année 2024 témoignent d’une volonté délibérée de maintenir l’activité extractive dans la zone grise.
III. LA DIPLOMATIE DU DOUBLE DISCOURS DU FMI
La conduite des réformes économiques en RCA met en lumière une fracture stratégique entre les priorités nationales et les orientations internationales.
Un modèle FMI historiquement contesté
L’historique des interventions du Fonds monétaire international (FMI) en Afrique francophone montre les limites des programmes d’ajustement structurel imposés depuis les années 1980. Loin d’extirper les économies de la pauvreté, ces recettes ont souvent contribué à fragiliser le tissu économique local, à réduire la capacité d’action des États et à favoriser les acteurs transnationaux.
L’exemple de la Côte d’Ivoire démontre que sa relance s’est appuyée sur des choix politiques souverains et des appuis ciblés, plutôt que sur le strict alignement avec les exigences du FMI.
Tensions autour du secteur pétrolier aval
En République centrafricaine, le débat se cristallise sur la réforme du secteur pétrolier aval et le principe du fournisseur unique :
- Incohérence institutionnelle : D’un côté, le système de fournisseur unique a prouvé sa capacité à sécuriser et à maximiser les recettes fiscales de l’État ; de l’autre, le FMI milite pour une ouverture immédiate du marché à la concurrence, quitte à fragiliser les rentrées du Trésor public.
- Volte-face stratégique : Cette opposition du ministère des Finances à la convention de fournisseur unique coïncide avec la mise à l’écart progressive de TAMOIL. Les observateurs y voient la défense de motivations personnelles au détriment des intérêts de la collectivité.
En se focalisant quasi exclusivement sur les ajustements du secteur des hydrocarbures, Hervé Ndoba dissimule le véritable problème des finances publiques centrafricaines : l’incapacité à moderniser l’appareil fiscal de manière globale. Comme le soulignent les experts, la résolution des déséquilibres budgétaires de la République centrafricaine ne pourra intervenir sans une révision profonde de l’assiette fiscale, de l’impôt sur les sociétés et de la transparence de la dépense publique.
CONCLUSION : L’ASPHYXIE D’UNE NATION ET LE PIÈGE DU SABOTAGE INTERNE
Le bilan d’Hervé Ndoba à la tête du ministère des Finances et du Budget ne relève plus du simple échec technique ou de la négligence administrative : il s’apparente à un véritable sabordage méthodique des fondements économiques de la République centrafricaine. Sous le vernis de façade d’un technocrate formé aux exigences internationales, l’appareil financier de l’État a été progressivement vidé de sa substance pour être mué en un guichet privé d’affairisme et d’arrangements de couloir.
L’onde de choc de cette gestion prédatrice frappe de plein fouet l’ensemble de la société centrafricaine :
- Un Trésor public exsangue : En renonçant à recouvrer des milliards de francs CFA de créances fiscales auprès des multinationales et en fermant les yeux sur le passif d’entreprises comme TAMOIL, le ministère a délibérément privé le pays de ressources vitales.
- Le sacrifice des services sociaux : Chaque franc CFA siphonné par le circuit des rétrocommissions et des exonérations complaisantes est un franc de moins pour l’approvisionnement des hôpitaux en médicaments, la construction d’écoles ou la réhabilitation des infrastructures de transport.
- L’étranglement du tissu économique local : En conditionnant les règlements de l’État aux « annotations manuscrites » et au versement de dîmes ministérielles, ce système a asphyxié les PME centrafricaines, détruisant des milliers d’emplois et tuant dans l’œuf toute initiative entrepreneuriale nationale.
- L’isolement financier et la faillite morale : En maintenant la Centrafrique dans le statut de pire payeur de la zone CEMAC et en accumulant les rendez-vous manqués avec les bailleurs de fonds internationaux, le ministère a brisé la crédibilité financière du pays sur la scène internationale.
L’histoire retiendra la profonde tragédie d’une telle dérive. Alors même que le Président de la République, Faustin-Archange Touadéra, vient d’entamer un nouveau mandat décisif, en plaçant le développement économique, la souveraineté financière et la transformation structurelle au cœur de son contrat social avec le peuple, ses efforts constants se heurtent à une résistance interne destructrice.
Véritable caillou dans la chaussure du chef de l’État, Hervé Ndoba neutralise de l’intérieur la dynamique de relance nationale. La réalité est désormais aussi limpide que dramatique : tant que le président Touadéra demeurera entouré de personnalités poursuivant une politique ouvertement antipatriotique, il lui sera strictement impossible d’implémenter la vision d’émergence qu’il porte pour la République centrafricaine. Le redressement du pays exige désormais un acte de salubrité publique : débarrasser l’appareil d’État des saboteurs qui paralysent la marche de toute une nation.




